Martine

Quand la délivrance va au rythme du clavier

Délivrance printemps 2009Victime d’agression à caractère sexuel, Martine a vécu beaucoup de souffrances et a rencontré plusieurs obstacles dans son cheminement vers la guérison. Bien qu’un bon nombre de victimes choisissent l’écriture comme moyen d’expression, quelques-unes seulement osent s’afficher en publiant. La volonté d’aider, de mettre des mots sur du senti, du non-dit, sur ce qui a été caché si longtemps est parfois plus forte que la peur des représailles ou d’être reconnue.  Martine fait donc preuve d’un grand courage en nous présentant sa revue Délivrance. Une publication de son cru s’adressant aux victimes d’agression à caractère sexuel, à leurs proches et aidants. Elle est remplie d’informations justes et pertinentes.

Pour la petite histoire, j’ai pu rencontrer Martine virtuellement grâce aux nouvelles technologies qui nous ont permis de réaliser cette entrevue à partir d’un logiciel de clavardage. Voici donc un contenu né de l’Internet et retournant au Web.

Le Lotus Webzine dit :

Tu as été victime d’une agression sexuelle. Qui était ton agresseur par rapport à toi?

Martine dit :

Ouf! Une grosse question. (…) Il s’agit principalement d’inceste.

Le Lotus Webzine dit :

Tu as été chercher de l’aide. Comment ça s’est passé? Où en as-tu trouvé?

Martine dit :

En fait, j’ai occulté pendant plus de trente ans. Dans les années qui ont précédé le début des reviviscences, j’ai été touchée par des évènements difficiles qui ont ravivé la mémoire de ces agressions. J’étais alors en thérapie. Par la suite, j’ai pris contact avec le CALACS de ma région, car j’avais besoin de rencontrer des femmes qui avaient vécu des choses similaires. 

Le Lotus Webzine dit :

As-tu décidé de poursuivre ton agresseur?

Martine dit :

Non, parce que mon agresseur est décédé. Mais je ne sais si j’aurais eu le courage de le faire s’il avait été vivant… Depuis trois ans, j’ai des souvenirs qui resurgissent de ma mémoire et cela me demande beaucoup d’énergie. Ma vie a été complètement bouleversée. Comme il s’agit de quelqu’un de proche, cela aurait eu des conséquences importantes.

Avatar3Le Lotus Webzine dit :

Ces temps-ci, comment ça va? Où en es-tu dans ton processus de guérison?

Martine dit :

Les reviviscences commencent à s’estomper en fréquence et en durée. Je reprends un peu d’énergie. Je travaille actuellement sur d’importants mécanismes d’adaptation et de protection que j’ai développés très jeune. C’est très exigeant. Pour réussir à survivre, j’ai dressé depuis mon enfance une immense muraille qui a commencé peu  à peu à s’effondrer il y a quelques années. Maintenant, j’enlève les vieilles pierres et j’apprends à vivre sans cette protection. En fait sans toutes ces protections. On pourrait imaginer que chacune de ces pierres représente une protection différente. Alors, j’ai beaucoup à faire. Même si intellectuellement je comprends pourquoi j’ai mis ces défenses en place (et que je veux les enlever parce qu’elles sont maintenant inutiles), mon corps le juge autrement et réagit beacucoup.

Le Lotus Webzine dit :

Martine, tu as fondé une revue nommée Délivrance qui s’adresse aux victimes d’agression à caractère sexuel. De quoi peut bien parler une telle publication? Quels sujets abordes-tu?

Martine dit :

La revue propose de l’information, des outils, des réflexions, des ressources, des témoignages. Elle aborde des thèmes en lien avec différentes étapes du processus de guérison : l’émergence des souvenirs, le bris du  silence, les mécanismes d’adaptation et de protection, l’expression des sentiments, le deuil, l’apprivoisement du corps, la redécouverte de la sexualité, apprendre à s’aimer, etc.

Le Lotus Webzine dit :

Peux-tu me donner des exemples de contenu? Sans dévoiler les punchs, peux-tu me nommer quelques articles du prochain numéro?

avatar 2Martine dit :

Le prochain numéro traitera justement des stratégies d’adaptation et de protection développées par de nombreuses victimes d’agression. En écrivant cette parution : « Fuir pour survivre », je me suis aperçue de toute l’ampleur de la problématique des agressions. J’en avais conscience, mais lorsqu’on voit le tout en chiffres, écrit… Ouf! J’ai été très touchée par toute cette détresse exprimée par les différents mécanismes que nous utilisons et qui souvent n’apaisent que temporairement. Il y a des coûts affectifs, médicaux, sociaux plus qu’importants. Il est surprenant qu’on parle si peu des agressions sexuelles et qu’on ne prenne pas plus de moyens pour les contrer.

Le Lotus Webzine dit :

En fait, les médias traditionnels en parlent à peu près tous les jours, mais souvent de manière très sensationnaliste. Les tenants et aboutissants, dans toute leur ampleur, les conséquences pour une victime, les causes sont occultés par lesdits médias. Mais pour les besoins de l’entrevue, revenons à nos moutons… Qui sont tes collaborateurs?

Martine dit :

Après un premier jet, j’ai montré la revue à quelques personnes pour avoir leur opinion. Une amie m’a suggéré des rubriques à ajouter et ensemble nous avons fait un remue-méninge de thèmes à aborder. J’ai, par la suite, apporté des corrections. J’ai des amies qui assurent la révision et la correction des textes. C’est un lourd et long travail et je les remercie. Je n’ai malheureusement pas de collaborateurs permanents à la rédaction, mais une personne, Carole s’est offerte pour  faire des dessins et des BD. On en a déjà vu un dans la revue d’été et un autre sera dans la revue d’automne. Deux personnes ont écrit dans la revue d’été, mais il s’agit de « collaborateurs spécialistes ».  Carole a écrit un texte qui paraîtra  à l’automne et quelques personnes m’ont fait parvenir des témoignages que j’insère dans « Droit de parole » ou dans des articles. J’espère que cette participation sera de plus en plus fréquente.  J’ai écrit tous les autres textes et fait la mise en page. C’est beaucoup de travail. J’invite donc les personnes qui aimeraient participer à la revue en tant que collaborateurs réguliers ou occasionnels à m’écrire.

Le Lotus Webzine dit :

Depuis quand la revue Délivrance existe-t-elle?

Martine dit :

La revue existe depuis le printemps 2009.

Le Lotus Webzine dit :

La revue est distribuée comment? Comment peut-on se la procurer?

Martine dit :

J’envoie présentement la revue Délivrance dans près de cinquante centres d’aide offrant des services à des personnes victimes d’agression sexuelle. J’ai demandé à ces centres d’en assurer la diffusion auprès de leur clientèle. Il y a un petit de nombre de victimes d’agression sexuelle et de personnes intéressées (intervenants, psychologues, massothérapeutes, criminologues, etc) par la problématique qui reçoivent la revue en abonnement individuel. Cet automne,  je vais essayer de l’offrir à nouveau à une plus grande échelle. J’ai aussi prévu de rejoindre les milieux universitaires, les centres de femmes et les CLSC.

Le Lotus Webzine dit :

Est-elle disponible en format électronique (PDF) seulement?

Martine dit :

Les gens peuvent se procurer la revue en écrivant à revuedelivrance@hotmail.com.  Elle est seulement disponible en format PDF.

Le Lotus Webzine dit :

Pourquoi ce format?

Martine dit :

J’aimerais bien la produire sur papier, mais cela implique des coûts… et présentement je n’ai pas l’énergie pour chercher des commanditaires. La plupart des gens ont un ordinateur à la maison. C’est donc le moyen le plus économique de rejoindre le plus de personnes possibles.

Le Lotus Webzine dit :

C’est compréhensible. Délivrance sort combien de fois par année?

Martine dit :

La revue est publiée quatre fois l’an. Mais si j’ai le temps, j’aimerais produire des éditions particulières : spécial ADO, spécial parents, etc.

Le Lotus Webzine dit :

Quand est-elle publiée?

Martine dit :

Au début de chaque saison.

Le Lotus Webzine dit :

Tes projets d’avenir pour Délivrance?

Martine dit :

C’est d’abord de m’entourer d’une équipe et de pouvoir la diffuser plus facilement. Pour commencer, aux victimes d’agression sexuelle et à leurs proches. Puis de la rendre accessible auprès de la population en général (dans des points de chute comme dans les CLSC, les bibliothèques, par exemple). J’aimerais aussi rejoindre les professionnels de la santé  et les autres intervenants qui apportent leur soutien ou qui offrent des services aux victimes. Je trouve qu’il y a beaucoup de sensibilisation à faire à plusieurs niveaux. Ce sont de beaux projets, mais tout dépendra de ma santé et des collaborateurs qui pourront se joindre à moi.

Le Lotus Webzine dit :

Bonne chance alors! Comment l’idée de produire Délivrance a-t-elle germée dans ton esprit?

Martine dit :

Lorsque les reviviscences ont débuté, je me suis sentie vraiment démunie. J’étais en thérapie, mais j’avais besoin de comprendre ce que je vivais, de savoir si d’autres personnes vivaient des choses semblables. À ce moment, je ne connaissais pas l’existence des CALACS. J’ai dû lire de nombreux livres afin d’avoir des réponses à certaines de me questions. Au début, j’étais gênée d’aller à la bibliothèque pour emprunter des livres en lien avec les agressions, le stress post-traumatique, l’anxiété, la dépression, etc. Toutes ces lectures me demandaient beaucoup d’énergie et parfois, elles ne répondaient pas vraiment à mes interrogations. J’aurais bien aimé qu’il existe une revue ou un document pour m’informer, m’orienter dans mes lectures, me proposer des points de vue, une revue où des victimes d’agression comme moi partageraient leur cheminement, leurs réflexions. J’ai donc décidé en cours de cheminement de mettre sur pieds la revue Délivrance. Lorsque j’ai parlé de cette idée à quelques personnes (dont des victimes) la réponse fut très positive.  Je me suis donc jetée à l’eau, malgré mon inexpérience journalistique et ma faible connaissance de l’informatique. Je ne le regrette pas. C’est une expérience qui m’apporte beaucoup.

Le Lotus Webzine dit :

Pourquoi as-tu décidé de te lancer dans cette aventure plutôt qu’une autre? Par exemple, tu aurais pu décider de te lancer dans l’art thérapie.

Martine dit :

Ma motivation principale était de briser l’isolement. Cet isolement qui me faisait sentir si différente, à part des autres. Je me disais aussi que je n’étais sûrement pas la seule à me sentir ainsi. C’est également pour informer et sécuriser les victimes et les proches et «  normaliser » ce qu’une victime peut vivre. Lors des reviviscences ou après une agression, notre monde de références bascule. Ce que l’on vit est si nouveau, si différent qu’on arrive plus à se comprendre. On perd nos repères et cela nous insécurise, nous apeure. Souvent d’avoir de l’information, des outils, de comprendre, de savoir que nous ne sommes pas seuls à vivre cela, nous apaise, nous aide à passer à travers les moments difficiles et à nous en sortir. Lorsque j’ai rencontré d’autres victimes d’agression et que nous partagions notre vécu, nos recherches, nos lectures, nos réflexions, j’étais touchée par toute cette richesse d’expériences. Quelle différence avec ces moments où j’étais seule! Quand j’imaginais Délivrance, je voulais que la revue puisse procurer aux lecteurs cette sensation de ne plus être seul, de ne pas être compris.

Le Lotus Webzine dit :

Y a-t-il suffisamment de ressources pour les victimes selon toi au Québec?

Martine dit :

Il y a des centres d’aide dans toutes les régions du Québec, mais malheureusement, plusieurs d’entre eux sont submergés par les demandes et ne peuvent répondre à toutes dans l’immédiat. Il y a de longues listes d’attente et le nombre de rencontres en suivi est limité. Les centres manquent de ressources humaines et monétaires…

Le Lotus Webzine dit :

Éprouves-tu du plaisir à écrire Délivrance ou est-ce souffrant parce que ça fait remonter des souvenirs?

Martine dit :

Oui, c’est souffrant, mais écrire me permet aussi de faire le point sur moi-même. Je prends alors conscience de certains changements dans ma perception d’un évènement, d’une situation, d’un senti, de ma façon d’entrevoir les choses. Je m’aperçois du chemin parcouru et de celui que je souhaiterais faire encore. Cela m’a aussi soutenue dans des périodes où je dissociais beaucoup. Cela m’aidait à m’ancrer, à être dans l’instant présent, à confronter la réalité tout en me respectant et en considérant mon rythme. J’ai aussi la sensation d’être utile.

Le Lotus Webzine dit :

Pourquoi as-tu accepté de répondre à mes questions? As-tu un message à livrer aux autres victimes d’agression à caractère sexuel?

Martine dit :

En acceptant de répondre  à tes questions, j’ai fait un pas de plus dans mon cheminement vers la guérison. À travers les agressions, j’ai appris à me taire, à me cacher, à avoir peur d’attirer l’attention, d’avoir le  regard des autres sur moi. C’est ma façon de sortir un peu plus du silence et de me retrouver, de me permettre d’Être. C’est aussi cela que j’expérimente avec Délivrance. Être en m’exprimant, être en existant, être sans être parfaite, être en expérimentant des choses nouvelles… Pour enfin, un jour, du moins je l’espère, me retrouver. Le seul message qui me vienne, c’est que nous sommes UNIQUES… Uniques dans notre  façon d’avoir vécu l’agression, d’en vivre les conséquences et de trouver notre chemin vers la guérison. De mon expérience,  je découvre que la vie est plus forte que tout et que c’est en étant à l’écoute de nous, en contact avec cette parcelle de vie intérieure que nous pouvons trouver l’énergie pour nous en sortir et nous retrouver. 

Le Lotus Webzine dit :

J’aimerais te remercier en terminant pour ton incroyable générosité dans tes réponses. Merci, Martine. Merci pour toutes celles et tous ceux que tu aideras grâce à cette entrevue.

Pour avoir un exemplaire de la revue Délivrance ou pour collaborer avec Martine, il suffit d’envoyer un courriel à l’adresse suivante : revuedelivrance@hotmail.com.

Mise à jour

Au moment de l’entrevue, Martine travaillait à mettre sur pied une association pour informer et soutenir les victimes d’agression sexuelle, leur entourage, sensibiliser la population et les organismes à cette problématique. Poursuivant son oeuvre depuis notre clavardage, elle a déposé les lettres patentes en février afin de reconnaître officiellement le Regroupement québécois pour les personnes victimes d’agression sexuelle, soit le REVAS-Québec.

Version à imprimer

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 Cliquez sur le lien suivant pour imprimer : Martine

 

 

©CALACS du KRTB




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